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28 avril 2017
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Phare de l’Espiguette, plus ancien qu’Ar Men

Aujourd’hui désespérément dissimulé par les sables dans un authentique paysage camarguais, L’Espiguette est un fleuron de l’histoire française des phares. Du 19ème au début du 20ème siècle il a souvent fait la une de l’actualité : naufrages, visite d’un sous marin inconnu, saccage par les allemands et surtout depuis 150 ans il a été le marqueur du trait de côte pour des experts qui se sont passés le témoin.

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Fin de la construction. Photo de Charles Lentheric, ingénieur des Ponts et Chaussées, géographe amateur et auteur d’ouvrages.

L’histoire des grands phares majestueux que nous admirons est relativement récente pour une nation qui possède autant de côtes. Elle commence au 19ème siècle, sous Napoléon III. Avant 1830, à peine 25 phares, peu élevés, existent en France.

En Languedoc Roussillon, il y a quelques édifices : le phare du Môle de Sète depuis 1720, le vieux phare du Grau du Roi (1829) Mont Saint Loup à Agde (1836 et amélioré en 1860). Avant ces phares, la peur des invasions des Maures puis des Anglais ont surtout favorisé des redoutes et fortifications munies de simples feux à l’entrée des ports : Fort Richelieu à Sète, le Brescou à Agde, La Franqui à Leucate, Vieille Nouvelle à Port la Nouvelle, feu du fort fanal à Port Vendres.

A partir de 1830 et sous l’impulsion de Napoléon III, la France se dote « d’une ceinture lumineuse » de phares, pour guider les navires mais aussi surveiller les côtes. En à peine un siècle, on va passer de 25 à près de 300 phares. La lentille optique mise au point par Fresnel est une petite révolution. Mais pour être efficace la lanterne doit avoir une portée de 270 km, ce qui nécessite qu’elle soit placée sur une construction de 15 mètres de hauteur minimum. Elle doit être allumée, alimentée en combustible ce qui entraine, grande nouveauté, une habitation pour le gardien.

L’Espiguette est emblématique des phares construits sous Napoléon III, encore en service, il est entièrement classé dans son jus car il a échappé aux modifications ou reconstructions.

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La végétation implantée à essaimé. Photo Daniel Villafruela (sous réserve DR)

Les conditions du chantier: du sable et manque d’eau

La construction de L’Espiguette commence vers 1865 pour s’achever , avec bien des déboires , vers 1869. Il est plus ancien que les prestigieux phares bretons que sont Ar Men et la Vieille érigés , eux ,vers 1880. Les difficultés pour implanter les phares bretons en mer déchaînée sont connues, à l’ Espiguette, il faudra 4 ans à cause des sables.

L’architecte est Charles Lentheric, un ingénieur des Ponts et Chaussées, passionné de géographie et d’histoire, il écrit des livres notamment un état des lieux sur les villes côtières du Languedoc. Le chantier sur cette terre désolée et loin de tout est un calvaire. La pierre de Frontignan a été choisie, 25 ouvriers et 15 tailleurs de pierre sont sur place. Ils sont souvent malades . Lentheric dans ses écrits se plaint de la chaleur, du manque d’eau et des moustiques. L’ingénieur décrit aussi  avec peu d’indulgence le Grau du Roi de l’époque » avec 40 bateaux boeufs à voile latine qui trainent leurs filets, 80 moures pour pêcher le thon et maquereau, l’importance annuelle de la pêche française c’est 600 000 francs, une fortune pour cette bourgade de marins si l’abus toujours croissant des narcotiques et de spiritueux ne les condamnait  à  une misère incurable » .

L’entrepreneur Dupuy, d’Aigues Mortes sera ruiné à la suite de ce chantier. Il devait faire venir les matériaux et les hommes par un chemin de fer de 8 km, l’ensablement ne l’aurait pas permis. Des gabarres tirées par des chevaux furent utilisées, les travaux ont traîné en longueur, le sieur Dupuy en fut pour ses frais dans l’opération. Malgré des procès contre l’Etat, le malheureux ne rentrera jamais dans ses fonds.

Les enfants ne peuvent pas aller à l’école

Le phare d’une hauteur de 27 mètres est entré en service en 1869. L’intérieur a des finitions soignées voire luxueuses pour l’époque pour rendre la vie agréable aux gardiens. Avec des dépendances dont la maison du gardien et un puits avec citerne. Mais l’isolement était tel que le premier gardien de phare obtiens un dédommagement pour pouvoir loger ses enfants au Grau du Roi. Impossible d’aller à l’école située à 6km, les lieux sont souvent submergés par des vagues.

Mais le pire ce sont les sables. Le sable qui entre partout et endommage même les huisseries du feu, alors alimenté à l’huile végétale. On doit construire une dune artificielle pour protéger le phare. Pour fixer la dune, on plante sur les lieux nus au départ du gourbet, de l’olivier,tamaris et du pin parasol qui ont créé de nos jours un écrin vert autour de l’édifice et essaimé ça et là. Lentheric, dans son ouvrage « Les Villes Mortes du Golfe de Lyon » fait savoir qu’il a apposé une petite plaque sur le phare, avec sa distance par rapport à la mer. « Pour les générations futures ». L’ingénieur estime déjà à l’époque « que le sable gagne dix mètres par an sur la mer« . Le phare a ses débuts était sans doute à 100 mètres.  Car en 1875 d’éminents géographes viennent mesurer et constatent que le phare est à 159 mètres « dans un siècle il sera a 1000 mètres » écrivent t’-ils dans le bulletin de la société de Géographie de Paris.

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Premier naufrage: un trois mâts 

A peine mis en service, le phare de l’Espiguette provoque un drame selon la presse. Le 16 octobre 1871, le César un trois mâts , qui apparemment n’était pas au courant de l’existence de ce nouveau phare, le prends pour celui du Mont Saint Loup (Agde, construit en 1936) , fait fausse route et sombre.

Le gardien du phare de l’Espiguette, petite sentinelle perdue dans le fond de la Camargue fait d’étranges découvertes sur l’immense langue de sable. Des poteries romaines ce qui lance des débats entre experts sur l’existence d’un port romain dans le coin. Entre quelques poteries romaines, on relève aussi que « des cétacés  » viennent s’échouer. Aucune précision sur l’espèce de cétacés ! (on peut toutefois noter que récemment le cadavre d’un dauphin a été retrouvé sur la plage)

En 1881, par contre, c’est bien une découverte macabre pour le gardien. « Le corps atrocement mutilé de M. D’Armentières, aéronaute, a été retrouvé vers le phare ». L ‘aéronaute, sur une montgolfière de fortune, a sans doute fait naufrage en mer, avant d’être rejeté sur la grève.

.1907 éclairage au pétrole

Heureusement que le téléphone fut installé en 1912 au phare de L’Espiguette car on imagine sans mal les trajets galères du pauvre gardien pour aller au Grau du Roi. L’endroit est aujourd’hui encore très isolé.

. le 31 mai 1923, nouveau naufrage, selon un entrefilet « Le vapeur espagnol « Tamisis , jaugeant 1.000 tonnes, du port de Valencia. parti de Cette (Sète) à destination de Marseille, avec une cargaison de vin, de ril et de plomb, trompé par le brouillard, s’est échoué à l’est du phare de l’Espiguette, dans les eaux du Grau-du-Roi »

. En 1934 , débute la saga du Shiaffino . Vers le 12 décembre les autorités portuaires de Marseille s’alarment : plus aucunes nouvelles du Shiaffino XXIII, un cargo vapeur de 75 mètres, d’une compagnie d’Alger qui transportait des bidons de carburant et se dirigeait vers Sète. Le suspense va durer plusieurs mois. Le gardien du phare de l’Espiguette qui n’arrête pas récupérer des bidons cabossés sur la plage, est cité à plusieurs reprises dans les journaux de l’époque et surtout ceux d’Alger car la compagnie appartiens à un pied noir.

Un sous marin à babord!

Un bateau de la marine marchande va lui signaler qu’il a vu des traces d’huile en mer vers le Grau du Roi. L’affaire du Shiaffino va occuper la presse de décembre à avril, comme l’équivalent à notre époque du vol MH370. En avril 1935, des débris sont repérés par un chalutier du Grau du Roi, le Saint Christophe. Le cargo en coque d’acier a bien sombré, a 12 km de l’Espiguette, sans doute déséquilibré par sa cargaison dans un gros roulis. De nos jours, il n’est accessible qu’aux plongeurs chevronnés à plus de 50 mètres de fond. A bord il y avait 21 hommes d’équipage et deux passagers dont l’épouse du commandant.

. Le 29 juillet 1937, une scène ahurissante au large. Imaginez un sous marin, oui un vrai, pas un cétacé, un sous marin ! Non content d’être là le voilà qui se met à tirer sur 2 pétroliers et un cargo. Les pétroliers parviennent à échapper à la mitraille pas le pauvre cargo.

Les pêcheurs du Grau du Roi vont faire voile pour tenter d’approcher l’infortuné navire qui a hissé un pavillon blanc, las la nuit noire tombe ils feront demi tour. Le lendemain on pourra s’approcher de l’Andutz Mindi, sous pavillon espagnol républicain. Sur 34 hommes d’équipage 20 ont disparu. Les survivants seront pris en charge par le consul d’Espagne de Nîmes. Un épisode rare et qui illustre côté mer la guerre entre Républicains Espagnols et les franquistes aidés par les italiens et les allemands. Le sous marin, italien vraisemblablement, n’a jamais été identifié et la France qui tenait à rester très neutre dans l’affaire n’a trop rien dit de cette intrusion inouïe dans ses eaux territoriales.

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vestiges des batteries allemandes

Les allemands piquent la lanterne

. En 1942, c’est par la terre que 20 soldats allemands débarquent dans le phare de l’Espiguette pour l’occuper. Ils cohabitent avec le gardien. Encore visibles avec google earth, des casemates et bunkers sont construits sur la plage. Le  Grau du Roi fait partie du mur de défense de la Méditerranée, Rommel en personne viendra l’inspecter le 2 mai 1944. Fin juillet 44, ça sent le roussi, 170 phares français dont le Mole de Sète, sont détruits par les allemands ou les alliés. Celui de l’Espiguette y échappe mais avant de partir la garnison teutonne pique tout le système de la lanterne et  le paratonnerre puis il murent le sommet.

L’Espiguette y survivra. Ses bâtiments et dépendances sont intacts ce qui permettra son classement entier par les monuments historiques en 2012. Depuis les années 2000 il est entièrement automatisé, le dernier gardien était une gardienne, une femme restée 20 ans en poste. Lentheric avait raison, aujourd’hui le phare se trouve à plus de 800 mètres de la mer. On le voit à peine de la plage, enserré par les sables et une épaisse végétation. Magnifique et solitaire, au milieu de paysages de la Camargue préservée.

 

 

 

 

 

* on ne le visite pas, même si l’idée est à l’étude. On peut l’approcher, aller au bout du parking (payant l’été) de la plage de l’Espiguette, sur la plage partir sur la droite. Sinon un passage existe à la hauteur des guérites de péage mais l’accès bien qu’ouvert semble être réservé au services.

Seuls trois phares sont entièrement classés en Occitanie : le vieux phare du Grau du Roi (1836 plus en service) , l’Espiguette, Cap Béar (1903. Encore en service) . Les autres sont seulement inscrits souvent à cause de diverses modifications ou reconstructions. Le Mole de Sète, entièrement détruit par les allemands puis reconstruit n’est ni inscrit ni protégé.

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