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dimanche 25 juillet 2021

Collioure l’Orientale: entre pêche et corsaires

 

Crédit photo Yannick Dedieu

Couleurs vives, ruelles aux allures de Casbah, entre citronniers et grenadiers, il règne à Collioure un parfum d’Orient. La cité maritime a été wisigothe, maure, catalane espagnole. Ses habitants ont été maintes fois razziés par des pirates tout comme ils ont razzié lors de courses corsaires. Et même vendu des esclaves.

Des couleurs comme sorties du tube de peinture, ce terme employé par les fauvistes, explique l’engouement de Matisse pour Collioure. C’est la lumière colorée de la Méditerranée éternelle, ce parfum d’aventures et d’embruns sur fond de pêcheurs aventuriers. Collioure était catalane avant d’être française, par le traité des Pyrénées en 1659, qui mit fin à trente années de guerre avec l’Espagne.

Comme le reste de l’Espagne, elle a subi la domination des Maures Del Andalus mais aussi cette guerre maritime sans merci où espagnols et turcs se razziaient à tour de bras. « Habillez vous avec des tenues françaises!  il est évident qu’habillés en catalans les pirates ne font pas la différence » conseillait en 1755 le lieutenant général de l’Amirauté de Collioure, las de voir les pêcheurs de Collioure se faire enlever ou attaquer, alors que la cité était devenue française et que des accords de paix existaient avec les cités turques ou arabes de « Berbérie » (Alger, Tunis,Tripoli). Encore aujourd’hui , témoins de ces peurs des pirates venus de Berbérie, on relève aux alentours de Collioure, des noms de lieux dits « maures » ou « sarrazins » (Anse de la Mauresque, tour sarrazine)

Collioure

Pirates turcs, majorquins, anglais, hollandais…

Et si on échappait aux chébecs ou saetias* des pirates turcs, il restait encore les Majorquins, le péril était si grand que les habitants de Collioure demandèrent à Louis XIV l’envoi d’une galère pour leur faire la chasse. Ajouter à ces calamités, qu’au gré des guerres contre l’Angleterre ou la Hollande, leurs corsaires se mettaient également à chasser du bateau français.

Jusqu’en 1830, date de la prise d’Alger pour faire cesser justement la piraterie, pêcheurs mais aussi habitants des côtes du Languedoc et plus particulièrement du Roussillon risquaient de se faire enlever et vendre comme esclaves.

L’affaire n’était pas nouvelle , déjà 1135, l’évêque d’Elne, Ugaldar, signalait que les Sarrasins demandaient cent jeunes vierges pour le rachat des nombreux captifs qu’ils avaient enlevés. Des compagnies religieuses s’étaient créées pour aller racheter les habitants enlevés. Les riches… que les marchands d’esclave repéraient à leurs mains sans traces de labeur et mettaient à part dans l’espoir d’une bonne rançon. Les autres croupissaient sur des galères turques où comme esclaves dans une maison d’Alger, sauf s’ils acceptaient de renier la foi catholique et se fassent musulmans.

Saetias pirates barbaresques à l’attaque d’un navire

 

Les renégats: marins d’Allah

Parfois la cérémonie se tenait sur le bateau pirate, une phrase de reniement suffisait, l’homme était circoncis sur place et devenait libre, car un musulman ne pouvait mettre en esclavage un autre musulman. Personne ne revoyait jamais ces pauvres hères sauf…lorsque très rarement ils s’échappaient où étaient repris en tant que renégats sur des bateaux de pirates turcs ou arabes.

Ils étaient alors traduits devant l’Inquisition espagnole. Lucile et Bartolomé Bennassar  « Les chrétiens d’Allah : l’histoire extraordinaire des renégats. XVIe-XVIIe siècle » ont épluché les procès verbaux de près de 1700 renégats interrogés par l’Inquisition. Une bonne douzaine sont issus de la région Occitanie dont cinq du Roussillon: deux de Cerbère, deux de Collioure et un d’Elne.

Pères trinitaires rachetant aux Turcs des esclaves chrétiens Pierre Dan 1649

.Juan dit le Catalan, de Cervera (Cerbère) avoua en 1574, sous la torture être un bon musulman, razzié par les « turcs » à l’âge de 22 ans, apparemment sa vie en « Berbérie » lui plaisait. Revenant en voyage, six ans après en Espagne, il fut dénoncé comme renégat, arrêté et condamné à la prison à perpétuité car « tiens réellement pour bonne la foi et la secte de Mahomet ».
.Pedro de la Mata, de Cervera (Cerbère) 22 ans, soldat razzié à l’âge de 19 ans alors qu’il était allé ramasser des légumes. Il confesse être devenu musulman et avoir pratiqué mais pour sauver sa vie. Comme en plus il s’est échappé, en 1647 l’Inquisition le relaxe
.Jordi de Marin, 22 ans, renégat originaire d’Elne, a été rebaptisé Ali. Enlevé à terre, il fut vendu comme esclave à Tunis puis est devenu musulman, par force et battu indique t-‘il. L’argument ne passe pas, car il a été repris alors qu’il naviguait sur un bateau pirate turc, en 1615 l’Inquisition le condamne aux galères.

.Urbano Viquer, de Colibre (Collioure), capturé a 16 ans, vraisemblablement sur un bateau de course corsaire catalan. Il devient musulman, 2 ans plus tard en 1573, il s’enfuit alors qu’il accoste en Sicile sur un bateau de course turc et se présente volontairement devant l’Inquisition avec un grec et un sicilien et un provençal de Saint-Tropez du même équipage. Il est relaxé et renvoyé chez lui.

. Montserrat Fabra, de Colibre (Collioure), lui est recherché par l’Inquisition en 1607, dénoncé sur des affiches comme renégat à Alger, sans doute il a été vu sur place par des « esclaves » rachetés par la suite. Il est précisé qu’il se fait appeler Hazan et s’habille en maure avec un turban.

Celui là n’est sans doute jamais revenu, car pour beaucoup issus des milieux pauvres , devenir renégat pouvait ouvrir une voie à la richesse et aux honneurs. Comme ces deux languedociens, l’un de Sérignan et l’autre de Montpellier, renégats devenus de redoutables « raïs », c’est à dire chef et patron d’un navire pirate barbaresque. Sur la population d’Alger en 1630, on estime que la moitié étaient des renégats et seuls 0,34% d’entre eux furent capturés et remis à l’Inquisition.

Collioure, 1888 collection Trutat.

 

Le Port de Collioure ouvert aux pirates

Ceux de Collioure ont toujours été de fameux marins et pêcheurs. Habitués aux tempêtes de la Méditerranée, aux vents de Fort Béar parmi les plus violents de la côte française et aux courants vicieux du Cap Creus.

Avant Sète ou Palavas les Flots, ils ont pêché  le thon puis la sardine et enfin l’anchois de Collioure, vendu à la célèbre foire médiévale de Beaucaire. Les Génois qui croisaient souvent en eaux catalanes, un vent puissant leur permettant de vite faire la traversée, ont sans doute apporté beaucoup de leurs techniques aux pêcheurs de Collioure.

Côté marins, l’escadre de Collioure était réputée chez les rois d’Espagne, deux galères de la cité maritime étant de l’expédition pour porter secours lors de la chute de Constantinople en 1355.


Collioure a été privilégiée par les rois d’Aragon. Pour ces derniers, sans doute que la petite bourgade située à la frontière avec la France, avait un parfum de dépaysement. Ils en firent en 1385 leur résidence d’été, le port éloigné du pouvoir central jouissait d’une certaine autonomie et de privilèges.

La petite cité maritime avait le droit de recevoir des pirates et corsaires, de leur vendre des vivres et de leur acheter des marchandises. Collioure vivait de belles heures, où les malandrins des mers trouvaient un havre pour écouler  leurs larcins provenant de toute la Méditerranée: sucre, colorants, soie,poivre, épices, coton, de l’or, de l’argent et… des esclaves.
Tout ce brassage et cet apport ont façonné Collioure lui donnant ce parfum de l’Orient. L’enfant du pays, le général et polytechnicien Jean François Caloni, notait en 1936 dans le bulletin de la Société Scientifique et Littéraire des P.O que « la flore colliourencque compte un certain nombre d’arbres, d’arbustes et de plantes originaires des côtes d’Afrique,orangers,citronniers,grenadiers, figuiers, oliviers, chênes-lièges et micocouliers y atteignent leur plein développement; les palmiers y sont très beaux ; le figuier de Barbarie, l’agave et toutes les espèces de cactus y poussent à l’état sauvage. »

 Collioure avait des bateaux corsaires

Le port de Collioure devait être animé, entre les bateaux pirates, joyaux du savoir faire maritime de l’époque et les tartanes des marchands qui repartaient le ventre gonflé de draps du Languedoc, huile, vins, amandes, raisins secs, orge, froment, miel, jarres de thon et barils de sardines. Mais Collioure avait aussi ses corsaires. Plusieurs bateaux étaient consacrés à « la course ». Ceux-ci sont des bâtiments armés, au compte d’un particulier, en vertu d’une autorisation d’un roi ou d’un gouvernement. Sans cette autorisation les corsaires deviennent des pirates .

L’équipage d’un bateau corsaire comptait trente hommes d’équipage et cent guerriers armés. Les bateaux de course servaient d’auxiliaires des mers pendant les guerres en s’attaquant aux bateaux de marchandises ennemis. Mais aussi aux pirates. Les raids de pirates turcs sur les côtes espagnoles en emportant les habitants mettaient en danger l’économie de la pêche mais aussi des champs. A leur tour, les corsaires espagnols ou catalans partaient razzier en « Berbérie ». Mais pas que… la lecture des archives maritimes du Languedoc démontre que des embarcations de pêcheurs d’Agde, de Sète ou de Gruissan ont souvent fait les frais d’attaques menées par « des catalans ».

Les esclaves maures, grecs ou hongrois

Le Roussillon va suivre les coutumes esclavagistes de l’Espagne et de la Catalogne qui sont razziées par les barbaresques et razzient à leur tour, parfois il en va de la survie économique. En 1535, on estime que sur les côtes de Méditerranée du nord , un homme sur cinq est captif des barbaresques.
En Roussillon, les premiers esclaves sont des Maures employés dans les champs. En 1384, les députés de Perpignan écrivent au roi d’Aragon que leurs terres sont en friche car leurs esclaves s’enfuient en France où l’esclavage est interdit.

Cela n’empêche pas certains ports comme celui de Marseille de servir de plaque tournante, en 1368, une esclave tartare arrivée de la cité phocéenne est vendue à Collioure puis revendue à un tailleur de Perpignan.
Le plus grand port de traite de l’époque reste Barcelone, Collioure a sans doute réceptionné les esclaves qui étaient ensuite revendus. On relève qu’en 1420, Pierre Serda, prieur des Dominicains de Collioure, achète pour le service du couvent, un esclave Noir baptisé, nommé Martin, âgé de trente ans.

Il y a bon nombre d’actes sur la possession d’esclaves par des notables de Perpignan, en 1431 on y recense 84 esclaves. Certains auteurs estiment que l’esclavage s’est poursuivi jusqu’au 17ème siècle, dans la haute société, avec surtout des nourrices ou servantes.

Parmi les règles qui régissaient l’esclavage en Roussillon:
. »ne peuvent être réduits en servitude que les prisonniers capturés lors des guerres déclarées par le Pape ou l’Empereur, uniquement s’ils sont pris les armes à la main« .
.Si un Catalan s’empare d’une personne en guerre ou course, elle lui appartient après paiement au Fisc de la Couronne.
.L’enfant d’une esclave, né hors mariage, suit la condition de la mère, sans considérer si le père est un homme libre. Par contre l’enfant issu du mariage d’une esclave et d’un homme libre suit la condition du père.

Les Maures ou turcs ont constitué l’apport le plus important d’esclaves, reste qu’avant 1442, date de la réunification de l’Église catholique et de l’Église orthodoxe, les chrétiens orthodoxes étaient aussi allègrement razziés et vendus comme esclaves.En attestent les actes de possession d’esclaves sur Perpignan où l’on relève des grecs, bosniaques, circassiens, hongrois, bulgares,tartares…

Creuset des cultures méditerranéennes

La menace de se faire enlever en sortant à la pêche a sans doute contribué au perfectionnement des barques à Collioure. La présence des pirates et corsaires dans le port a participé à ce creuset: les charpentiers des deux rives de la Méditerranée rivalisaient pour construire des bateaux rapides et adaptés à la mer.

Les habitants de Collioure pêchaient le thon et la sardine depuis que la bourgade existe, sur des « sardinals » à voile latine. Pointus à l’avant et à l’arrière pour mieux faire face à la houle courte de la mer. Ces « sardinals » ont par la suite été adoptés sur les côtes du Languedoc et baptisés « barques catalanes ». Depuis des temps immémoriaux, les salaisons d’anchois, de thon, de sardines ont permis de stocker le poisson qui ne se vendait pas et aussi de le faire voyager, à travers l’Espagne, la France et dans toute la Méditerranée dans des barils.

L’anchois a connu son âge d’or  vers 1840. Le met était très en vogue sur les tables françaises. En 1857 le baron Léon Brisse, journaliste et célèbre gastronome, vantait dans ses recettes  l’anchois de Collioure, à la robe sans défauts, louant par là le travail des pêcheurs dont les filets capturaient le poisson sans le blesser.

« Sardinal »barques catalanes

Sous les cris de « à l’achaou! » lorsqu’un banc était repéré, la pêche à l’anchois tourne alors à plein rendement, l’administration la favorise en donnant de généreuses primes aux pêcheurs qui ramènent le plus de prises. L’image de Collioure des années 1900, ce sont les « ramendaïres », les ravaudeuses « d’anchoubets » et de « sardinaux » des filets de fin coton, examinés avec soin après chaque sortie de pêche et dont le raccommodage était tout un art.
En 1936, il ne restait presque plus de bateaux pour la pêche à l’anchois, selon Jean Azeau envoyé pour enquêter par la société languedocienne de Géographie. La faute, selon l’émissaire, à un autre genre de pirate vorace: le marsouin qui faisait son supermarché dans les filets si coûteux.

Anne Oriol-Tailhardat

*Saetía, le terme est couramment employé dans les registres de l’Inquisition, c’était un bateau à voile latine utilisé principalement dans la Méditerranée depuis l’époque médiévale jusqu’au 18ème siècle.Il avait un seul pont et deux ou trois mâts. 12 à 20 rames par courroie et un poids compris entre 100 et 300 tonnes.  2 canons à la poupe et 8 canons de 25 quintaux sur le côté. La saetia a été utilisée principalement pour la guerre de course corsaire et le transport de marchandises et grâce à sa vitesse, elle est devenue le bateau pirate par excellence.

Bibliographie

.Auguste Brutails(1886) : ÉTUDE SUR L’ESCLAVAGE EN ROUSSILLON DU XIII e AU XVII e SIÈCLE

.ALART: Notes et documents (Perpignan)
.Fontenay-A. Tenenti, « Course et piraterie méditerranéennes de la fin du Moyen Âge au début du xixe siècle »
.M. Mollat, « De la piraterie sauvage à la course réglementée (xive-xve siècle)
.Azeau Jean  « la pêche sur le littoral du Roussillon » Société de Géographie du Languedoc
.Varela, Elisa. «Pirates i corsaris catalans a la Mediterrània al segle XIV.».
.Luc Martinaggi : »L’ESCLAVAGE AU SEIN DE LA DOMESTICITE D’UN COUPLE
DE L’ARISTOCRATIE PERPIGNANAISE »
.Léa Tavenne « Fortunes de mer, trésors de terre. Les naufrages le long
des côtes roussillonnaises (1740-1790) ».
.Gilbert Larguier « Orientaux, Turcs et turqueries autour du golfe du Lion (XVIIe-XVIIIe siècles) »
« Les hommes et le littoral autour du Golfe du Lion, XVIe-XVIIIe siècle »
.G. Poumarède, « La France et les Barbaresques : police des mers et relations internationales en Méditerranée (XVIe-XVIIe siècles »
.VINCENT GIOVANNONI:Les sociétés de pêcheurs en Méditerranée française: Migrations et spécialisations des pêcheurs italiens, français et espagnols (XVIIe-XXe siècle)
.Jean François Caloni:Bulletin de la Société Scientifique et Littéraire des Pyrénées Orientales (1936)

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