22 septembre 2020

Occitanie: Südwall, les blockhaus de nos plages


Tamarissière Agde, 2020

Agde Tamarissière, 2020

 

Agde, Tamarissière, 1943 (David Mallen)

Du Grau du Roi à Cerbère, chaque année amène son lot de découvertes d’engins explosifs sur les plages où les Allemands ont construit le même type de fortifications que sur le mur de l’Atlantique. Un patrimoine historique d’abord méprisé, puis ignoré voire détruit. Aujourd’hui , de rares municipalités mettent en valeur ce qu’il reste du Mur de la Méditerranée, pourtant certains sites sont exceptionnels.

 


« C’était le 6 mai 1952, nous étions cinq enfants de huit ans , occupés à traquer un lézard , c’était près du musée Paul Valéry, il y avait là une plate forme faite par les Allemands, un poste de tir. Nous étions habitués, c’était sept ans après la guerre, sous le sémaphore il y avait plusieurs bunkers mais, hélas, nous ne nous doutions pas du drame qui allait se produire. » raconte encore avec beaucoup d’émotion René Puyelo « Le lézard est entré sous ce qui semblait être une grosse pierre, en fait ce devait être un encuvement de la batterie. Pour déloger le lézard, nous avons amassé bois et feuilles pour l’enfumer, à peine le feu mis, une explosion s’est produite. C’était un obus. Oliva, notre ami est mort sur le coup, frappé au coeur par un fragment et les quatre autres ont été diversement blessés, dont un grièvement atteint aux poumons. Un drame qui a endeuillé la rue Franklin où nous habitions tous ».


Restes des installations allemandes du Mur de la Méditerranée, en 2020, on détruit encore en moyenne près de 500 engins explosifs en Occitanie et Paca. Un groupe de plongeurs démineurs le GPD Med interviens spécialement avec un chasseur de mines le Capricorne M653 et bientot  des drones créés par Thalès.

Mine allemande, Plagette (Sète)



Et le sujet reste préoccupant, chaque année, des plages et même des campings sont  évacués, la puissance des engins est parfois impressionnante: 5 bombes de 50 kg sur une plage de Toreilles (Pyrénées Orientales), 3 obus de près d’une tonne repérés par des touristes à Sète en août 2013, ces derniers provenaient d’un « fourneau » trou creusé à la hâte à la fin de la guerre pour y enfouir et faire exploser les « engins indésirables », certains n’ont pas explosé…dans ce  déminage sommaire de nos côtes, car l’attention et les efforts se portaient alors sur les plages de la Manche et de l’Atlantique.

Ce qui explique un déminage plutôt intensif ces vingt dernières années… à L’Espiguette au Grau du Roi, à Palavas, à Agde où en 2017 le camping naturiste a été évacué. Et le danger permanent des roquettes, certaines méconnaissables car recouvertes de concrétions . Avec leur forme allongée et évasée, des plongeurs ou promeneurs non avertis peuvent les confondre avec des vestiges d’amphores.  Chaque été, les consignes de prudence sont à rappeler car pour la grande majorité des français les bunkers et les bombes c’est plutôt du côté de l’Atlantique et de la Manche.

Le Sudwall: Mur de la Méditerranée

En 1942, les Allemands envahissent la zone « nono » non occupée, ils arrivent en Occitanie. Au printemps 1943, Hitler lance la construction du Mur de l’Atlantique. Fin 1943, redoutant aussi un débarquement en Provence, les mêmes fortifications (Bunkers, tobrouks, batteries MKB et Flak) commencent à être édifiées de Menton à Cerbère. Le Südwall ou mur de la Méditerranée va s’étaler sur les deux cent kilomètres de plages de l’Occitanie. Les constructions  sont faites par des RAD, dimunitif de Reichsarbeitsdienst, un service civique pour les jeunes allemands. Sont également enrôlés de force des prisonniers politiques, surtout des réfugiés espagnols mais aussi des locaux, à Toreilles, pour le STO, une vingtaine d’habitants doivent pointer chaque matin sur la place du village.

Port Vendres canon

Au Grau du Roi, on chasse les habitants de leurs maisons pour construire les fortifications. Rommel en personne est venu inspecter ces structures en  1944 en Camargue, il ira également à Sète et Agde.

Les Allemands ont la pression, pour les forcer à garder leurs troupes au sud et qu’ils peinent à trouver du béton et de l’armement, les Alliés multiplient les campagnes de désinformation. Les opérations Zeppelin et Vendetta, par de faux rapports envoyés aux’espions et contre espions, visent à faire croire à un débarquement sur Sète ou Port la Nouvelle.

Collioure

Les fortifications du Südwall seront construites gré des renseignements vrais ou faux recueillis par les Allemands, de leurs analyses du terrain, de la topographie des plages. Comme sur l’Atlantique et la Manche, les ports sont fortement défendus avec des filets anti sous marins. A Sète et à Port Vendres, ils s’appuient sur les fortifications de Vauban.

Bunker Pont Levis Sète

« Le fils d’un Allemand qui tenait le canon anti aérien de la Flak du Pont Levis est venu  visiter l’an dernier « expliquent Patrick et Lucienne, voisins du dernier bunker encore entier et visible à Sète , les fondations de leur maison reposent sur un autre bunker du lieu »cet allemand a expliqué qu’ensuite son papa a été déplacé sur la plage du Castellas, là ou il y a le petit fortin, la redoute du 17 ème siècle, ils ont du s’appuyer dessus« .

  Chaque embouchure  de fleuve comme le Lez à Palavas ou l’Hérault à Agde est doté de batteries et d’un chapelet de Bunkers encore visibles et impressionnants (Tamarissière).

Bunker infirmerie Agde Tama (se visite l’été)

Si les bunkers et autres fortifications sont les mêmes que sur le mur de l’Atlantique, suivant les plans de l’organisation Todt, groupe de génie civil et militaire allemand, en revanche, le Mur de l’Atlantique étant prioritaire, l’armement va cruellement manquer sur le Südwall. Avec de la récupération de canons russes, italiens et même français de 14/18. Au mieux, certaines grosses batteries anti aériennes ( Flak ou DCA allemande) vont bénéficier des fameux canons 88mm, qui équipent aussi les redoutés tanks Tigre.

Sète. (David Mallen)

Les canons de marine d’une portée de 20 km pouvaient atteindre une vaste zone, ceux installés à  Saint Pierre la Mer couvraient Port la Nouvelle et Valras. Les entreprises de BTP locales et nationales ont fourni  béton, fournitures et main d’oeuvre spécialisée réalisant des chiffres d’affaires faramineux. Seules quelques unes parmi les plus importantes ont été condamnées pour collaboration en France.

Site des Romandils. Port la Nouvelle.

Sur les plages d’Occitanie, les problèmes de construction ont été liés à l’ensablement, la présence des lagunes. C’était bien avant le plan Racine et les stations balnéaires, beaucoup de plages étaient désertes avec des nuées de moustiques. Sur certaines zones marécageuses non considérées à risques, entre la Grande Motte et le Grau du Roi, les allemands se contentaient de quelques tobrouks, des chevaux de frise, des pieux, des plots en béton et des mines en mer et sur l’arrière de la plage.

Vie dans un bunker.Photo Schwarz fev.44 Bundesarchiv Bild 183-J16737

Même si c’était mieux que le front de l’Est, on peut imaginer le quotidien des soldats dans les bunkers et tobrouks: humidité et froid l’hiver, chaleur étouffante l’été, l’isolement… et les moustiques  qui pullulaient.

Côté habitants , c’était pire, parfois chassés de leurs maisons…et sur le littoral la pêche permettait  de survivre tant bien que mal à la disette de la guerre. Mais entre  les énormes mines en mer et les filets anti sous marins, les pêcheurs des ports et des villages ne pouvaient plus sortir.

Au moment de la défaite, les Allemands sont partis en faisant sauter à la hâte quelques installations. Le Südwall en Occitanie n’était pas achevé et n’a jamais servi, les Alliés ayant débarqué en Provence.

Photo aérienne 1950, le Boucanet et les installations allemandes dont il ne reste qu’un bunker au toit visible.

« En 1955 quand on allait au camping du Boucanet au Grau du Roi, il y avait plusieurs bunkers qui se voyaient de loin. Et des tobrouks presque tous les kilomètres jusqu’à la Grande Motte « se souvient Simone Mino «  Aujourd’hui au Boucanet , on aperçoit juste le toit d’un bunker enfoui et du côté du Seaquarium c’est pareil. Reste ceux de l’Espiguette, autour du phare mais ils s’ensablent aussi« . Les blockhaus ont d’abord suscité des sentiments presque de haine, reste d’un ennemi honni. Puis ils se sont ensablés, enfoncés dans l’indifférence générale. Parfois considérés comme des verrues, ils ont été détruits comme la casemate en bordure de la plage de Portiragnes en 2007. Souvent, on a du  les murer par mesure de sécurité, comme à Sète, encore récemment, un abri sur la plage de la Corniche.  Dans le port, encore en 1965, les enfants s’amusaient à découvrir les souterrains creusés par les Allemands tant aux Ramassiers qu’à Saint Clair. L’urbanisation est passée par là et nulle loi ne protégeait les bunkers.

« Nous on l’aime notre bunker, c’est original, c’est historique, on espère que la municipalité ne va pas le détruire » s’inquiètent Patrick et Lucienne, riverains de la casemate du Pont Levis à Sète.

Que reste t’-il de Südwall?

Alors que sur l’Atlantique des maires ont pris l’initiative de mettre en valeur ce patrimoine, qu’à Marseille l’idée a fait son chemin et que les sites de bunkers se visitent pour deux euros la ballade guidée, en Occitanie il y a peu d’engouement autour du sujet. Pourtant les rares installations qui se visitent ne désemplissent pas: un bunker infirmerie a été restauré dans un camping d’Agde par les soins d’une association subventionnée par la mairie, à Gruissan un blockhaus attire pas mal de monde en été, à Toreilles la seule casemate classée de la région  a son petit succès.


En 2006, un site de passionnés de bunker-archéologie « Südwall » a commencé à recenser quasiment tous les vestiges du mur de la Méditerranée en Occitanie(http://sudwall.superforum.fr/).

« On prenait nos voitures, parfois nos vacances pour sillonner, enquêter. Il faut avoir l’œil, les bunkers se fondent dans l’environnement, par exemple, il y en a un à l’entrée de Marseillan, je suis sûr que des gens passent tous les jours devant sans le voir » explique David Mallen, auteur et passionné de bunker-archéologie. C’est lui qui a restauré le bunker infirmerie d’Agde avec à l’intérieur des meubles et objets d’époque « après les visites, les gens et même des allemands m’ont envoyé ou rapporté des objets, des photos« . 


Radar Maultier aéroport Fréjorgues Lattes sous occupation allemande

 

Aujourd’hui, beaucoup de bunkers ont disparu, ensablés ou enfouis sous la végétation ou murés car trop dangereux comme ceux de l’ancienne station radar Maultier vers le mas de Causses à Lattes.( https://www.ansermoz-photography.com/fr/quoi/bunker-abandonne-lattes-france/). (http://www.maquetland.com/article-1146-allemagne-montpellier-lattes-1943-la-station-radar-maultier.)

Agde Tamarissière.

Agde,  la plage de la Tamarissière, possède  l’un des plus beaux sites méditerranéens de Südwall. Dès le parking qui mène à la plage et au camping, on a le souffle coupé par la vue d’énormes blockhaus qui sommeillent sous les pins parasols. Un circuit d’un kilomètre vous mène d’abord sur la plage où se trouvent deux blockhaus côte à côte.

Camping Tamarissière, un lieu étonnant

A l’arrière de la plage, une quinzaine d’installations sont à débusquer . Le camping de la Tamarissière doit être l’un des rares en France à avoir une vingtaine de structures dans son enceinte, l’expérience de camper à l’ombre d’un bunker, avec des douches et lavabos! Certains abris sont étonnants,  avec leurs formes oblongues, bien conservés, le clou étant le bunker infirmerie qui se visite l’été. Ce site exceptionnel,  car il reste une trentaine de bunkers sur les cinquante d’origine, permet de comprendre toute l’organisation autour des casemates, logements, réfectoire, infirmerie, munitions, eau, nourriture… A voir absolument, avec, bien entendu, l’autorisation de la direction du camping. (Détails des bunkers agathois dans  « Agde sous l’occupation allemande ». De David Mallen)

Palavas: autour des 3 canaux (peu accessibles à voir de la passerelle)  et quai Paul Qung sur la plage lors de tempêtes ont aperçoit des restes de casemates ou abris.

Sète: il ne reste pas grand chose car les Allemands se sont appuyés sur des fortifications anciennes. L’urbanisation est passée sur les quelques constructions de la carrière des Ramassiers où jusque en 1965 les enfants exploraient  les souterrains; on peut voir encore quelques plates formes sur le port ou les caps de la Corniche dont une casemate enterrée au Monument aux Martyrs de la Résistance, sur la plage un abri souterrain a été dernièrement muré; il reste une ruine aux Pierres Blanches; au Pont Levis un petit bunker mais clôturé en raison du danger.

Site des Romandils, Port la Nouvelle. Site exceptionnel. Lieu dit Cap de Roc, prévoir bonnes chaussures de marche. Une dizaine d’installations allemandes, sur une petite colline qui surplombe la mer, dans un paysage de garrigue. (http://sudwall.superforum.fr/t4029-lgm-008-hkb-romandils-port-la-nouvelle-11)

Gruissan Route Bleue (crédit photo Jean-Jacques Loris)

Gruissan. Bunkers de la route bleue, chemin de Rouquette (prévoir chaussures de marche) et Bunker de l’île Saint Martin.

 

Cap Béar: vers le phare, ancienne station radar.


Port Vendres , les nombreux vestiges du Cap Gros

Port Vendres :Site exceptionnel du Cap Gros,  casemates, tobrouk .Mur anti char à Banyuls sur mer, mur anti char  sur la plage de Collioure ou de l’anse de Paulilles.(http://www.leblogdejielka.com/2013/11/pyr%C3%89n%C3%89es-orientales-vestige-de-l-occupation-allemande-2.html)
 
Cerbère: tobrouk du col des Balistres

 

Toreilles le seul bunker classé d’Occitanie, 14 structures sur le site

Il existe plusieurs sites exceptionnels qui peuvent encore être sauvés des outrages du temps et des hommes (Tamarissière, Romandils, Leucate, Narbonne, Gruissan, le Grau du Roi l’Espiguette, Sainte Marie la Mer) . Le bunker classé de Toreilles ouvre l’espoir d’une prise en compte de ce patrimoine et de sa valorisation. Ils sont les témoins de ce qui s’est passé en Occitanie en zone occupée. Ces fortifications font partie de notre Histoire.

Anne Oriol-Tailhardat

Crédit photos, avec la difficulté de retrouver les auteurs 70 ans plus tard, si vous possédez des droits d’auteur sur une photo merci de nous le signaler, elle sera retirée.
Bibliographie
.Alain Chazette – Pierre Gimenez : « Südwall » –
éditions Histoire & fortifications
.Alain Chazette « Atlantikwall-Südwall – sur les
traces du temps » – éditions Histoire & fortifica-
tions
.Stephen J. Zaloga « Opération Anvil Dragoon »
. Fonds du colonel André Pavelet (1940-1967)

 

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