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Montpellier
mercredi 1 décembre 2021

Littoral Occitanie: le jour où la mer est vraiment montée

5 tsunamis historiques ont été répertoriés sur le littoral de l’Occitanie et parmi les tempêtes extrêmes de classe 5, ayant entrainé un raz de marée et des inondations jusqu’à plus d’un kilomètre à l’intérieur des côtes, celles de 1928, 1982 et 1997. Des dégâts souvent importants mais qui on fait très peu de victimes. Notre dossier sur les tempêtes et tsunamis historiques et l’évolution des moyens d’alerte et de préservation du trait de côte.

Lorsque le 15 décembre 2020 à 17H30, pour une raison restée mystérieuse et désignée par la préfecture comme un « bug technique » , les sirènes ont retenti trois fois à Montpellier, mais aussi à Béziers et surtout à Sète, aussitôt sur le port des têtes sont sorties aux fenêtres, les réseaux sociaux ont été inondés de messages inquiets. On était tous à se demander s’il ne fallait pas prendre le chat, le canari, la couette, les lampes de poche, la miche de pain et le jambon avant de grimper sur le Mont Saint Clair.

Le choix de vivre en bord de mer et surtout en première ligne s’accompagne toujours d’interrogations parfois nourries par des rumeurs « la mer est montée jusque là ». Il y a ceux qui vivent dans le déni voire un optimisme béat et les « catastrophistes » qui tremblent à chaque coup de mer. L’étude des submersions marines et des tsunamis historiques recensés sur le littoral permet d’avoir une vision plus juste des dangers, afin de sensibiliser sur certains risques qui ne sont pas encore intégrés: se tenir loin des plages en hiver par coup de mer , savoir que l’achat d’un bien immobilier en première ligne est à bien réfléchir.

1982 en passant sur les plages c’était Beyrouth, photo DRE LR

Les trois tempêtes intenses qui ont touché le littoral de l’Occitanie en 1928, 1982 et 1997 sont intéressantes à étudier car les moyens météo et d’alertes n’étaient pas les mêmes . En 1928 la côte était peu urbanisée, en 1982 on a pas été capable de prévoir l’intensité du phénomène et enfin en 1997, on était loin du maillage de prévention et d’alertes actuels, de sensibilisation aux populations et des ouvrages pour protéger les lidos des tempêtes.

Stand météo Foire Agricole de Paris 1928

On sait peu de chose de la tempête de 1928, le compte rendu de l’honorable société de météorologie l’évoque à peine, préférant se consacrer à l’étude d’un cyclone sur les côtes malgaches. Le littoral du Languedoc Roussillon, zone peu peuplée sauf par les moustiques, ne devait pas émoustiller les esprits. Par contre une photo de leur stand d’exposition à la foire de Paris nous renseigne sur les pauvres moyens de la météo de l’époque, d’antiques baromètres et pluviomètres. Ce n’est qu’à partir de la seconde guerre mondiale avec les progrès de l’aviation que la météorologie s’est développée.

Les dégâts et la submersion marine de 1928 ont pu être répertoriés grâce à la presse locale de l’époque: le publicateur de Béziers, le Petit Méridional et l’Eclair.

Mais nos braves gens des côtes, du Grau du roi à Cerbère, comment ont-ils su que le ciel allait leur tomber sur la tête en 1928? les postes de radios comme les téléphones étaient rares. Les services météo de l’époque savent vaguement qu’une tempête arrive … à cause « d’une vaste zone dépressionnaire couvrant le nord-ouest, l’ouest et le sud-ouest de l’Europe, et s’étendant jusqu’à la Méditerranée occidentale« . On est le 20 mars, c’est exceptionnel de voir une tempête à cette date, ces phénomènes s’étalent plutôt de mi-septembre à fin février.

D’ailleurs cette année là, le bulletin de la bonne société de météorologie se gausse un peu des dictons sur la pluie et le mauvais temps. Y a t’il eu ce matin là, une « auba roja vent o ploja » (aube rouge, vent et pluie) et « Marin qui rit trahit« , le vent marin a toujours accompagné les épisodes de fortes pluies méditerranéennes, s’il souffle avec du beau temps, une tempête se prépare. Et si les nuages sont étirés et déchiquetés, les marins disent « voile haute a ariser ».

Mais l’indication la plus fiable de l’époque reste le baromètre qui passe en moins d’un jour à Sète de 1013 hPa à … 999. Il a commencé à chuter dans l’après midi du 20 mars. Avec un vent à 72 km. Il pleut depuis trois jours avec une mer déchainée, on relève 52 mm pour 24h à Montpellier et 20 mm à Narbonne. Les eaux gonflent sur l’Aude, l’Orb, l’Hérault, le Vidourle, le Rhône, le Gardon et la Vistre. A cause d’autres intempéries quinze jours plus tôt, ces cours d’eau étaient déjà en crue et donc les sols sont détrempés.

Et c’est aussi les houles d’Est puis Sud Est qui peuvent inquiéter les gens de mer. Ce type de houle est à l’origine de presque tous les grands naufrages de la région . Mais les submersions marines  ne correspondent pas nécessairement aux tempêtes et vents les plus forts.

Selon Albin Ullmann, climatologue-géographe « la surélévation la plus importante intervient lorsque le vent se propage du large vers la côte perpendiculairement au tracé  de celle-ci. Les houles d’Est affectant particulièrement le Roussillon, alors que les houles de Sud Est vont atteindre les côtes de l’Hérault et de l’Aude avec des hauteurs plus importantes. » .

Le 21 mars, le baromètre affiche 999 hPa avec un vent très violent de Sud Est. A combien? à plus de 110 km certainement selon les relevés sur Sète, certains témoignages parlent de pointes à 160 km, les anémomètres et girouettes de l’époque n’ont sans doute pas tenu le choc à partir d’un certain stade.

Aude, raz de marée et crues

Le mercredi 21 mars 1928 à 4 heures du matin, avec une mer déchainée et un vent de Sud Est violent, le raz de marée commence à Gruissan, les digues des Salines de Saint Martin s’écroulent sous l’assaut des vagues et de la houle. L’eau envahit les rues du village, à hauteur d’un mètre, les habitants pris de panique se réfugient aux premiers étages des maisons. Pendant plusieurs jours, on va circuler en barque dans les rues, c’est une catastrophe, les caves remplies d’engrais et de céréales à cette époque sont  inondées, les poulaillers et le vignoble noyés. Gruissan d’autrefois a l’habitude des coups de mer et inondations, périodes au cours desquelles les morts allaient en barque au cimetière, comme à Venise. En 1899, le premier café de Gruissan et les bains de mer avaient été détruits lors d’une tempête.

Le Publicateur de Béziers 22 mars 1928.AD de l’Hérault

Autre conséquence du raz de marée de 1928, comme les fleuves ne peuvent se déverser dans la mer, et que l’Aude est gonflée par les pluies, à 16 h la crue atteint les 5 mètres à Coursan, inondant la plaine jusqu’à Fleury. La Nationale entre Narbonne et Béziers est inondée, 500 élèves pensionnaires sont évacués en chariot.

A 7H30, le raz de marée touche Port la Nouvelle. Les habitants prennent la fuite, d’autres, prisonniers des flots, sont secourus en barque.  La moitié des maisons est sérieusement endommagée par les flots, les vignes de la plage submergées par un mètre d’eau, la récolte est perdue mais aussi les souches à cause du sel de mer. Les animaux ont péri. Dans le port toutes les embarcations sont à la dérive. De mémoire d’ancien on avait pas vu tel raz de marée depuis 50 ans.

Presque au même moment, les vignes autour de Leucate sont inondées surtout sur les secteurs de Coussoules, à Mouret l’ancien grau se rouvre sous l’effet de la houle, la pointe de la Corrège est submergée. Fort heureusement à cette époque les lieux ne sont pas urbanisés, tout l’habitat est au village de Leucate.

Reconstitution de la submersion marine de 1928.Document BRGM

 

Dans l’Hérault

L’Eclair 22 mars 1928.AD Hérault

Valras-Plage subit de plein fouet la crue de l’Aude , un « raz de marée » se produit à l’embouchure de l’Orb qui n’arrive pas à se déverser dans la mer. Le niveau d’eau par endroit va presque atteindre les 6 mètres selon le quotidien régional l’Eclair. Elle serait montée jusque derrière l’ancien Casino qui est encore en travaux. Le village entier aurait été inondé, les habitants ont du se sauver ou se réfugier aux étages. Des vagues s’abattent comme en pleine mer sur les hôtels et villas situés en front de mer. Les lignes de tramway sont inutilisables. La route entre Sérignan et Valras est inondée. Lors du reflux des eaux, les rues de Valras sont jonchées de débris et d’algues. La plupart des habitations, commerces et hôtels sont sérieusement endommagés. Il n’y aura pas de victimes recensées, selon les photos de l’époque certaines « villas » qui appartiennent en majorité à des gens de Béziers, sont en structures légères avec du bois et des bardeaux.

Valras, à gauche, marqueur jaune arrivée des flots en 1928.A droite carte d’Etat Major 1818 Valras Plage, le village n’existait pas mis à part quelques cabanes autour des Bains de Mer entourés d’eau.

A Agde, de 2H à 6H du matin, l’Hérault avec une côte de 3m90, déborde envahissant les quais. La mer  a submergé le cap d’Agde alors désert, l’eau a pénétré jusqu’à plus d’un kilomètres dans les terres, arrachant des vignes. D’importants blocs de pierre ont été déplacés à la digue Richelieu. Les viticulteurs sont ruinés.

Agde inondations 1928. J.Becké. Archives Départementales de l’Hérault

A Sète, peu de dégâts sont signalés, mis à part que la mer aurait submergé les quais à la hauteur du pont de la Savonnerie. L’île Singulière a très rarement vu par la suite ses eaux monter jusqu’à déborder les quais car l’étang de Thau absorbe les surplus, ce qui peut prouver que la tempête de 1928 était d’occurrence centennale. Un épisode pluvieux intense avec un fort courant entrant et d’une élévation du niveau de la mer de plus d’1m.

A Palavas les eaux du Lez refoulées par la mer déchainée ont envahi les rues, tous les habitants de rez-de-chaussée ont du évacuer. Rive gauche la mer a crevé, le Kursaal est sous l’eau, la toiture du Casino s’est effondrée et la salle de spectacle est un amas de gravats balayée par les vagues. Sur la rive droite, le bout de la jetée a été emportée sur une longueur de 25 m, l’institut marin St Pierre est entouré d’eau. Des tuiles, des bouts de cheminées et des galets jonchent les rues, les poteaux électriques sont pliés. De mémoire des plus vieux pêcheurs, même la forte tempête de 1907 n’était pas aussi violente. Pendant plusieurs jours la route de Montpellier sera coupée à plusieurs endroits notamment au niveau des Quatre canaux.

 

 

Gard

Il neige à Nîmes ce 21 mars 1928 et le vent a descellé le monument aux morts de Saint Gilles du Gard.

Au Grau du Roi , la mer rendue très houleuse par un vent d’Est épouvantable a envahi les rues de la localité et l’eau a traversé dans les ouillères et dans l’étang du Levant (Repausset Levant), occasionnant pas mal de dégâts .
Après l’Espiguette, la mer a envahi le Rhône mort, et par ce dernier, les eaux salées ont pénétré à hauteur de l’actuel parking de la plage et dans les secteurs de Figuerasse, Terre-Neuve, Rhuys-Blas et St-Roman. La chaussée bordant les campagnes et sur laquelle est établie la voie Decauville les desservant a été emportée sur plusieurs kilomètres et est recouverte par 40 centimètres d’eau. Port Camargue n’existait pas et la plage de l’Espiguette était réduite d’environ 300 mètres.

Droite: trait de côte en 1818 à l’Espiguette matérialisé en jaune sur la carte actuelle , flèches bleues arrivée des flots en 1928

Pyrénées Orientales

Au Barcarès, la tempête de 1928 aurait recouvert le lido en produisant une action des vagues se faisant ressentir jusqu’à 330 m à l’intérieur des terres. Elle aura pour conséquence la destruction totale de la gare et la plupart des maisons jusqu’à la gare furent inondées. Des témoignages font état de vagues transportant des barques et les projetant sur les logements de première et deuxième ligne. Les fragiles hameaux de cabanes de sagnes (roseaux) sont détruits sur la plage et sur les rives de l’Etang de Salses-Leucate, le grau de l’actuel port alors ensablé s’était peut-être rouvert.

La fameuse gare détruite a longtemps été située au niveau de la poste actuelle… or, les photos de l’IGN le démontrent clairement, les ruines de cette gare et le terminus de la ligne de chemin de fer au Barcarès, se trouvaient à l’emplacement de l’actuelle école maternelle Jean Moulin . Construite en 1971. Cette destruction a sans doute été un effet conjugué d’eaux de pluie et de mer car rapporté par l’Indépendant de Perpignan du 12 juin 2015 suite à de fortes pluies « A l’école Jean-Moulin, l’eau est montée « à 20 centimètres dans le réfectoire » selon les pompiers. Les 97 enfants et leurs 21 encadrants ont été transportés en bus vers le Mas de l’Ile « par mesure de précaution ». Depuis, la situation est rentrée dans l’ordre. en deux heures, il est tombé 72 millimètres d’eau« . A noter qu’en 1928, la ligne de chemin de fer alors surnommée ironiquement en catalan « Le Mata Burros » (qui tue les ânes) suivait peu ou prou l’actuel boulevard du 14 juillet.

Barcarès IGN 1939 à droite, marqueur jaune sur le point d’arrivée du raz- de- marée de 1928, droite le marqueur sur l’emplacement actuel

A Argelès, la route de la corniche est recouverte d’eau, à Port Vendres les 55 tonnes de maçonnerie de la jetée ont été emportés, à Collioure l’eau est montée à près de 200 mètres sur le port d’Avail submergeant la route et jusqu’à la porte de la mairie. Enfin à Cerbère, les vagues sont arrivées jusqu’à la mairie en emportant la route.

La presse locale n’a relevé aucune victime lors de cette tempête alors que le raz de marée est arrivé en pleine nuit dans certaines communes. On est en hiver, Le littoral est peu urbanisé, peu protégé par des épis et digues, et les constructions sont des structures légères, cabanes de roseaux des pauvres, villas et commerces en mauvaise maçonnerie et souvent sur de minces pilotis. Mais ce caractère naturel avec ses graus était adapté aux tempêtes.Les sédiments des rivières et cours d’eau permettaient de recharger les cordons dunaires et plages, l’urbanisation du littoral a contrarié les cours d’eau par des barrages ou extractions.

1982, l’urbanisation du littoral à l’épreuve de la tempête

Avec le plan Racine,en 1970, a commencé l’open bar de l’urbanisation du littoral, avaient t’ils enquêté avant ce projet sur les submersions historiques? certains choix démontrent que non, les archives de journaux n’étaient pas organisées quant à la mémoire collective, il suffit de regarder l’exemple de l’école primaire du Barcarès.

 La priorité était de chasser les moustiques, des ports ou des quartiers ont été construits sur d’anciens graus, ce sont ces endroits qui souffrent le plus aujourd’hui pendant les coups de mer. Des graus qui s’ouvraient et se refermaient au gré des tempêtes.

Argelès le Racou juste devant les actuelles maisons, un grau en 1918.

 » Concernant la mission Racine, je pense que si la mémoire des tempêtes était présente, cela n’était pas alors la priorité de la Mission, et on était encore sur le principe de « la science ou l’ingénierie trouveront des solutions » analyse Yann Balouin, Expert Littoral du BRGM Occitanie (Bureau Recherches Géologiques) » C’est ce qui explique notamment que la tempête de 1982 a causé beaucoup de dégâts car c’était la 1ère tempête majeure après la fin de la mission Racine, et c’est elle qui a déclenché à la fois un certain nombres d’aménagement de protection et les suivis du littoral par le SMNLR (Service Maritime et de Navigation du Languedoc-Roussillon) ».

Tempête du 21 mars 1928 reconstituée par le site meteociel.fr

La tempête de 1928 présente des similitudes avec celles de 1982 et 1997. Une dépression atlantique très creuse ,centrée entre le Golfe de Gascogne et les îles britanniques, qui bute sur un anti-cyclone situé sur l’Europe centrale ou la Scandinavie.
 » Cela entraîne un flux de sud sur le Languedoc » explique Pascal Boureau prévisionniste à Météo France Toulouse  » Au passage de gouttes froides en altitude (entre Baléares et Cévennes) la convection se renforce et de puissantes cellules orageuses se déclenchent : le vent du sud souffle alors en tempête. Pour 1928, il y a et un flux de sud en basses couches qui commence dès le 18 mars. C’est peut-être l’accumulation pendant plusieurs jours du vent de la mer qui a accentué la surcote, même si dans cette situation il n’y a pas eu de grains orageux susceptibles d’amplifier le phénomène. ».

Les côtes françaises sont considérées comme des endroits générant le plus de terribles tempêtes en Méditerranée, d’où l’injustice faite à nos marins souvent dépréciés au regard des navigateurs bretons. Depuis l’Antiquité les tempêtes du Golfe du Lion ont fait l’objet de récits terrifiants, d’où son nom « Sinus Leonis » donné par les navigateurs espagnols à cause des rugissements de la mer démontée. Parmi les récits, celui de Guillaume de Nangis, le confesseur du roi Saint Louis, dont le bateau fut pris dans une terrible tempête après avoir quitté Aigues-Mortes.

1928, les tremblements de terre et la tempête

 

Il y a peut-être une autre explication à la surcote de 1928 entrainant un raz de marée. Depuis 5 mois avant

la tempête du 21 mars, de fortes secousses sismiques se produisent: Italie, France, Autriche, Serbie, glissement de terrain à Gênes… au Chili et au Japon éruptions volcaniques. A relever des pics de froid de -10 degrés et des températures exceptionnellement douces de 20 degrés, des grêlons énormes, des inondations… le 13 mars tremblements de terre en Sicile et le jour même de la tempête du 21 mars des secousses sismiques au Mexique pendant plusieurs jours.

 

Et surtout en mars 1928 c’est aussi l’émergence en Indonésie de l’Anak Krakatau , dans le Krakatau dont la terrible éruption et tsunamis en 1888 ont provoqué des chutes de températures en Europe, les effets des vagues ont été ressenties jusqu’en France. Le raz de marée de 1928 sur les côtes d’Occitanie n’a jamais été classée en tsunami (un mini tsunami sera toutefois relevé à Agde en 1929) mais le doute peut persister sur une surcote de tempête accentuée par des phénomènes sismiques ou/et un glissement de terrain quelque part dans le Golfe du Lion.

La tempête des 6/7/8 novembre 1982

En 1982 tout le littoral est urbanisé ( de 1960 à 2000 :1 million d’habitants de plus), des enrochements et épis ont été construits pour endiguer les flots. Toutefois, avec le recul , les experts littoral Occitanie estiment aujourd’hui que ces travaux ont accéléré la détérioration du trait de côte. En modifiant les courants, ils ont perturbé les déplacements sableux et accentué l’érosion entre ou devant les épis.

Le dimanche 6 novembre, la météo avec ses moyens de l’époque, annonçait « des vent maximums de 90 km, des averses localement fortes, le phénomène pourrait durer 36H« . Cela s’est traduit par du 12 Beaufort, des pointes à 160 km ( d’est-sud-est), des vagues côtières de 8 mètres (très forte houle de sud-sud-est) et des niveaux d’eau d’1m70 dans le port de Palavas.
Comme en 1928, faute de houlographes, marégraphes et bouées, les hauteurs de vagues, houles et surcotes seront faites « a vista de nas », à vue de nez…

Le phénomène a été rapide, le dimanche après 17H00, certains s’inquiètent de choses « anormales »: une rivière qui grossit dans le jardin, des appels aux pompiers signalant des arbres abattus, des éboulements… Dans la soirée sur le littoral de l’Hérault, alors que l’eau monte dangereusement, des riverains refuseront d’être évacués « on a l’habitude des tempêtes« . « Pas de force majeure » diront les gendarmes qui vont refuser d’aider le pauvre maire de Frontignan qui devra évacuer en pleine nuit ses administrés avec les employés municipaux et les sapeurs-pompiers et dans les hautes sphères un administratif va refuser de demander le déclenchement du plan ORSEC, il se ravisera à minuit.

Après la tempête, le rapport d’enquête Lagadec demandé par Matignon, pointe tous les manquements et plaide pour un principe de précaution en matière de météo avec une fourchette plus large de l’estimation des vents. Côté alerte aux populations, faute de réseaux avec les médias, l’information n’a pas circulé, laissant place aux rumeurs. Enfin aucune coordination entre départements, certains faisant venir l’hélico ou l’armée pour des faits mineurs. Les pluies ont duré 36H, avec des records, 610 mm de pluie à Py dans les Pyrénées Orientales. Les fleuves ne pouvant plus s’écouler, si les 36H s’étaient prolongés, le rapport Lagadec estime qu’on aurait frôlé une catastrophe majeure.

Toutes les stations balnéaires sont touchées: pontons emportés, digues submergées, embarcations coulées. Avec la même configuration de houle et de vents qu’en 1928, le fait que cette fois Sète soit la ville la plus touchée prouve que chaque tempête est unique.

1982 route entre Sète et Marseillan, image aérienne envahissement du Lido. Photos DIREN LR

Sète, est l’un des points où il se produit le plus de tempêtes sur le littoral d’Occitanie, du fait de son emplacement assez sensible aux coups de vents très forts d’Est à Sud Est, mais aussi face aux rares épisodes importants de Sud. Avec une houle estimée à près de 10 mètres et une surcote d’1M40, à l’entrée du port les tétrapodes ont été brisés et au brise lame la pointe de l’épi Dellon détruit. Dans le port un porte-conteneurs géant, le Lucie- Delmas a cassé ses amarres, deux remorqueurs devront le maintenir. « Ils venaient de construire un petit phare au bout de la jetée, il a disparu » raconte Jean-Paul alors grutier au port. « Entre Sète et Marseillan, par endroits, il n’y avait plus de route cela faisait comme si la mer arrivait à Mèze. Par contre les quais n’ont pas débordé, c’était à ras de la pierre froide« . La mer avait repris ses droits tout comme lorsque Sète était une île. Les dunes ont disparu et leur sable emporté dans les vignes derrière le chemin de fer. Sur l’étang de Thau les parcs à huitres sont détruits .« Les restaurants sur la plage de Sète ont été rasés par les vagues, en passant en bateau on se serait cru à Beyrouth » raconte un témoin.

A Frontignan, des riverains ont du être évacués, le cordon dunaire de la plage des Aresquiers  est coupé, la route submergée.

A Palavas, 1m70 d’eau (NGF) relevés dans le port. Des bateaux de plaisance partent à la dérive dans les rues, où le niveau d’eau atteint 60 centimètres . 2500 personnes sont évacuées sur une population estimée à 4000 personnes en cet hiver 1982. Il y aura trois victimes, des non résidents ayant voulu rentrer chez eux à tout prix et emportés par une crue sur leur trajet.

Valras DREAL

En Camargue

On a mesuré plus d’1M30 de surcote dans les ports, à Port Camargue des appartements sont inondés, le phare de l’Espiguette endommagé, le parking submergé tout comme les Baronnets et les Quatre Maries. Les Salins d’Aigue Mortes sont noyés sur 2500 mètres, à la Grande Motte les vagues manquent de peu d’exploser une conduite de gaz à l’étang du Ponant. Le cordon littoral sous l’effet des vagues a reculé de 20 à 30 mètres par endroits.

Aude

Gruissan: des ouvrages de protection endommagés au niveau du port, à la coopérative BRAMOFAN et au niveau du vieux village et de l’Aurolles.

Narbonne plage 1997 /DREAL

 

Pyrénées Orientales

Cerbère dégâts sur la digue ;DRE LR

Saintes Marie la Mer: 70 cm d’hauteur d’eau dans les rues. Une victime à Port Vendres, un militaire stagiaire emporté par une vague. Le môle et les pontons sont endommagés. 1m70 d’eau relevés dans le port. Cerbère: comme en 1928, la digue a été crevée sur 8 mètres.

 

 

Argeles au Racou : effondrement de 2 villas et des terrasses détruites avec du sable atteignant le plafond de certains rez-de-chaussée.1m50 d’eau sont relevés dans le port.

 

Argelès 1997. DREAL LR

La tempête du 16 au 17 décembre 1997 sera plus prévisible car depuis 1987, des houlographes et marégraphes sont installés .
Moins de pluie qu’en 1982 mais les vents vont atteindre les 180 km à Leucate. Avec des niveaux de houle de plus de 6 mètres.

Leucate 97 /DRE

Mêmes dégâts qu’en 1982, des installations et protections endommagées sur tous les ports et  des maisons en première ligne mer touchées voire détruites (Argelès, Saintes Marie la Mer, Vias , Valras ). A Banyuls la rue Maillol est endommagée, à Leucate  le parapet du front de mer déborde. Inondations à Agde, le phare est fissuré, 150 arbres arrachés, l’école de musique, l’école victor Hugo et le Foyer de la Calade ont subi des dégâts. A Port Camargue et au Grau du Roi: digues, épis, quais et seuils de maisons ont été touchés ainsi que les espaces verts du bord de mer. A la Grande Motte, le brise lame est défoncé sur quinze mètres.A Sète, encore des dégâts très importants sur la RN 112, l’ un des trois épis du Lido est détruit, la Pilotine Saint Clair III (bateau pilote) a coulé au quai d’Alger. Comme en 1982 , la surélévation de l’étang de Thau a causé des dégâts à Bouzigues (passerelles et digue ouest) et à Balaruc, affaissement du plan du port sur environ 20 m. A Frontignan des dégâts sur la digue, un restaurant sur la plage détruit et des évacuations de riverains. A Villeneuve-Lès-Maguelone le cordon dunaire a tenu mais la colonie de vacances est ensablée.

Les sites les plus vulnérables et le trait de côte

Deux des tempêtes n’ont fait aucune victime, une noyade a été relevée en 1982 et un accident qui aurait pu être évité si les personnes n’avaient pas pris la route.
Un bilan, malgré des dégâts matériels importants, qui peut rassurer. Mais qui ne met pas à l’abri d’un phénomène hors normes. »Les sites les plus vulnérables sont effectivement fortement dépendants des tempêtes et des aménagements qui sont faits » explique Yann Balouin, Expert Littoral du BRGM Occitanie qui pilote le réseau de suivi des tempêtes et de leurs impacts. » Globalement, un front de mer peu élevé bordant une plage étroite est bien plus vulnérable, ce qui représente déjà un bonne partie des fronts de mer de la région. Les tempêtes étant plutôt d’Est ou Sud Est, c’est l’est Hérault qui est le plus exposé, ainsi que l’Aude qui a toutefois la chance d’avoir un stock sédimentaire plus important, des plages plus larges qui amortissent plus les tempêtes« .

Lido Sète après une tempête

Outre les tempêtes, la montée inexorable des eaux se poursuit, mais les scénarios sont encore flous, en étant optimiste de seulement 25 cm en 2100, et au pire  de 1m. Le plan Littoral 21 en Occitanie revoit la copie de la préservation du trait de côte, à Sète les épis sont immergés, on replante sur les dunes, apports de sable. En zone à risques des relocalisations d’activités ne sont pas exclues. Les nouvelles approches pour lutter contre l’érosion portent déjà leurs fruits comme en témoignent les élus de Vias, Saintes Marie la Mer et Sète: https://www.brgm.fr/fr/actualite/video/gestion-trait-cote-littoral-sableux-region-occitanie

 

Vias la vue mer n’est pas toujours facile à vivre, DREAL LR

Toutefois, en 2021, les moyens d’alertes et de prévisions sont importants: la mer est scrutée, auscultée en temps réel par les marégraphes, houlographes et bouées du SHOM ( Service Hydrographique de la Marine) et de la DREAL (Direction Régionale de l’Environnement) qui selon les hauteurs vont mettre différentes équipes sur le terrain avec des moyens photos, vidéos et  bathymétriques  (Délégation Mer et Littoral,EID, Conseil Régional, Départements) . En lien avec ces différents intervenants, dans le cadre de PREVIMER, Météo France avec ses modélisations (Arpège pour les surcotes) émet un bulletin d’alerte.

Depuis 1995 et l’instauration des PPRI (Plan de prévention du risque inondation) par la loi dite Barnier, les communes du littoral se sont dotées d’une règlementation en matière de construction. La lecture de ces PPRI ,parfois en cours, livre des moments homériques entre les services de l’Etat qui veillent au grain, les maires et les habitants. Des habitants souvent peu présents lors des enquêtes publiques, sauf ceux qui voudraient bien que leurs terrains soient constructibles et des maires écartelés entre un besoin vital de logements et de l’autre la prise de risque sur les permis de construire. Il faut bien leur accorder que nul maire, à moins d’être un mafieux ou un neuneu patenté, n’a envie de se condamner à perpétuité moralement et pénalement en accordant un permis de construire qui pourrait générer une catastrophe.

1997-entre-Narbonne-plage-et-Fleury-DREAL.

Point besoin d’être grand clerc  pour comprendre que bien avant la lente montée des eaux, des villas et immeubles risquent la catastrophe en cas de tempêtes extrêmes. La belle vue sur mer comporte des risques, il faut les intégrer, pouvoir vivre avec et se dire qu’on ne lèguera peut-être pas le bien à ses descendants.

Vrais tsunamis recensés
L’historique des tsunamis (liés à la sismicité) est difficile à faire pour le Languedoc-Roussillon où les côtes ont été peu peuplées.

Pour déterminer les risques de tsunamis, les sismologues décryptent les grands séismes historiques. Le terme «tsunami» n’a été adopté par les scientifiques européens qu’en 1960, après le séisme de magnitude 9,5 au Chili qui fit plus de 5000 victimes. Avant, on parlait de raz-de-marée.

Même en Bretagne où les témoignages sont plus courants, des carottages de recherche de sédiments sont faits sur les rivages pour valider les récits. L’historique des tsunamis et raz de marées dressé par le BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) sépare bien les « vrais » tsunamis, terme employé depuis les années 1960 pour désigner les submersions d’origine sismique ou volcanique , et , les raz de marée ou coups de mer générés par les tempêtes.
Le premier phénomène de submersion, considéré comme un tsunami, de force 3, cité sur le littoral de l’Occitanie remonte à 1717,le 16 juin, et il s’agit d’une sorte de mascaret, un flux et reflux, vraisemblablement du à un glissement de terrain, sur la rivière Hérault au Grau d’Agde.

Bouchon de mer à l’embouchure de l’Hérault. Photo DREAL LR

La vierge miraculeuse des tempêtes

Les flots et l’élévation du niveau de la mer s’engouffrent dans l’embouchure ce qui peut provoquer une vague remontant le cours d’eau. Sans doute que le même phénomène est lié au culte de la vierge miraculeuse Notre Dame de l’Agenouillade du Grau d’Agde. La légende liée à la tradition orale, fait état de flots d’une puissance inouïe, poussant les eaux dans les terres et menaçant d’inondation toute la contrée. Les moines prièrent et l’un d’eux vit apparaître la Vierge Marie, agenouillée sur un rocher. Aussitôt, les eaux commencèrent à refluer. Au Moyen Age, le culte de Notre Dame de l’Agenouillade drainait des milliers de personnes, le plus souvent des familles de gens de mer de la région. L’église (qui renferme encore la pierre ou la vierge aurait laissé l’empreinte de son genou) possédait une énorme collection d’ex-voto de marins rescapés de « coups de mer », hélas, les plus anciens ont été détruits lors de la Révolution Française et beaucoup d’autres volés.

Petit tsunami à Agde 1929. Le publicateur de Béziers AD Hérault

Au Grau d’Agde encore, en plein été le 9 août 1929, un an après la terrible tempête de 1928, un tsunami est relaté, sur un ton léger presque amusé, les habitants ne semblent pas avoir été effrayés et aucun dégât n’est rapporté.

Risques de tsunamis sur le littoral de l’Occitanie

 

Grau du Roi, deux tsunamis

Petit tsunami au Grau du Roi

En Méditerranée, les zones sismiques susceptibles de générer des tsunamis sont celles des côtes Algériennes et surtout de la Ligurie, zone au nord de la Corse. Sur le littoral de l’Occitanie le risque est relativement faible comparé à la région PACA, plus proche de la Ligurie.  Le 17 juillet 1841, un tsunami de force 3 aurait eu lieu à Sète, le phénomène aurait été également ressenti au Grau du Roi et quelques jours avant soit le 14 juillet à Marseille, de force 2. Peut-être un affaissement de terrain dans le golfe du Lion. Et le 20 août 1890, au Grau du Roi, nouveau tsunami de force 3, les grauléens diront qu’ils n’avaient jamais vu ce phénomène depuis cinquante ans, en référence à celui de 1841.  

Curieusement c’est le Figaro qui fera état de ce tsunami, pas une ligne dans la presse régionale, notamment l’Eclair , ce qui indique, peut-être, que les dégâts n’ont pas été très importants.
Les dégâts ont été évités sans doute parce que le Grau du Roi et Sète ont  des canaux et étangs pouvant absorber une montée des eaux. En résumé, 5 tsunamis historiques en Languedoc Roussillon, de force 3, au Grau d’Agde, à Sète et au Grau du Roi. En comparaison la région PACA a enregistré une quinzaine de tsunamis, sans dommages considérables, le plus marquant étant celui du 16 octobre 1979 à Nice, l’effondrement d’une plaque qui a causé une submersion à l’embouchure du fleuve Var, entrainant la mort de neuf ouvriers qui travaillaient su le chantier de l’aéroport et d’une commerçante. En Méditerranée la France, la Grèce et la Turquie ont été désignés pour la surveillance des tsunamis, une mission dévolue au CENALT (Le Centre national d’alerte aux tsunamis) qui veille au grain en temps réel en s’appuyant sur les réseaux régionaux de marégraphes et houlographes du SHOM.

 

 

Anne Oriol-Tailhardat

 

Bibliographie

.Les tempêtes marines sur le littoral du Languedoc-Roussillon BRGM 2011/historique des tsunamis.BRGM

Archives départementales de l’Hérault: L’Eclair, le Petit Méridional, le Publicateur de Béziers (1928)

.Gallica: Le Figaro 1928/1930
.Analyse historique long terme de l’évolution du rivage et de paysages littoraux d’Occitanie 2021 association SAVE
.Lenthéric C, 1876. Les villes mortes du Golfe de Lion
. IGN rubrique « remonter le temps, comparer »
.Cépralmar (2008), Etat de l’art des connaissances du phénomène de comblement des milieux lagunaires,
.Tabeaud, M., 1995 – Les tempêtes sur les côtes méditerranéennes françaises.
.Rapport Lagadec1982, mission tempête 1982
.DREAL LR 2011 la prise en compte des risques dans les stratégies d’aménagement, la submersion marine
.Andreu-Bossut V, 2008. La nature et le balnéaire. Le littoral de l’Aude.
.Larguier G, 2012. Les Hommes et le littoral autour du Golfe du Lyon, XVIe – XVIIIe. PU Perpignan, Etudes,
.Gervais M, « Impact morphologiques des surcotes et vagues de tempêtes sur le littoral
méditerranéen ». Thèse de doctorat en Océanologie, sous la direction de Serge Bergé et de Yann Balouin, Université de Perpignan Via Domitia,.
.. https://www.brgm.fr/fr/actualite/video/gestion-trait-cote-littoral-sableux-region-occitanie

.PPRI de Sète, Valras et Le Barcarès

.Albin Ulmann « Changement climatique et évolution des tempêtes dans le Golfe du Lion : approche par intégration d’échelles spatio-temporelles »

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